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Mei-Tsen Chen, figure de l’artiste nomade

27/04/2016

L’artiste plasticienne originaire de Taiwan, Mei-Tsen Chen participe actuellement à l'exposition Intimate Transgressions qu’on a pu retrouver à New York en septembre 2015, à Pékin en octobre 2015 puis jusqu’au 16 avril 2016 à Hangzhou, et qui sera présentée le 25 octobre prochain à Taipei. A l’image de ce projet nomade, le parcours de l’artiste s’inscrit dans une recherche de traces, de repères élaborés à partir de l’échange. En quête de réponses sur les origines, qu’elles soient biologiques, culturelles ou encore végétales, elle revendique un nomadisme constructif, où les expériences alimentent l’élaboration d’une identité singulière. Elle nous ouvre aujourd’hui les portes de son atelier duplex parisien et de son cœur de nomade.

 

Photo Lindsay Cox

 

Loin de se positionner en tant que simulacre du nomadisme, Mei-Tsen adopte l’attitude qu’elle qualifie "d’urbaine nomade " jusque dans sa propre vie, en arborant une démarche cohérente et singulière. Née en 1966 à Taipei (Taiwan), elle sort diplômée en 1990 du Taipei National University of the Arts. Cette fille d’architecte, élément qui se révélera capital dans son cheminement artistique, a vécu la genèse du nomadisme à l’occasion de ses fugues répétées, ne sachant pas résoudre les conflits, en particulier avec son père. Toutefois, elle évoque un fait marquant au plan créatif ; « Dans le cadre de la construction d’un immeuble, mon père a aligné quelques carreaux de faïence envisagés pour la décoration de la façade. Pour la première fois, il m’a demandé un avis à propos d’une question esthétique ». Il perdra la vie quelques temps plus tard sur le chantier. Alors que tous ses frères deviendront des scientifiques de haut niveau, elle prendra un chemin analogue à celui de son père, en choisissant d’être artiste. L’odeur de l’ammoniaque employée en diazographie pour les copies dites les bleus, des plans paternels demeure sa madeleine de Proust. Aussi, dans un geste de partage, mais chacun de son côté, silencieux, elle utilisait le verso pour élaborer ses dessins, tandis que son père s'était servi du recto.

 

Désireuse d’aller à la rencontre de plus d’altérité, elle découvre Paris à l’âge de 21 ans. Conquise par la ville, le choc culturel qu’elle a attendu et qu’elle vit lui insufflera des thèmes récurrents dans ses œuvres futures. « Je souhaitais vivre autrement, à travers d’autres cultures, qui n’étaient pas les miennes. De retour à 24 ans à Paris, je suivais ma propre voie. Cette ville produisit un véritable choc esthétique, en parfaite adéquation avec mes envies, et paradoxalement, j’avais l’impression d’y avoir déjà vécu. Les livres et magazines provenant des pays occidentaux disponibles à Taipei avaient alimenté mon ouverture d’esprit ».

 

Paradise HKG (Hong Kong), huile sur toile, 120 x 80 x 2 cm, 2012

 

A l’instar de sa ville d’origine colonisée ou influencée par plusieurs pays, elle se nourrit de toutes les apports culturels, qu’elle s’approprie toujours à travers le prisme de l’histoire de l’art et des lieux tels que les musées qui la matérialise.

Comme privée d’un patrimoine propre à Taiwan, son enfance est bercée par l’histoire de la Chine que l’on lui enseigne principalement à l’école, et la découverte, à travers les livres rassemblés à la bibliothèque de Taipei, de l’histoire des arts, majoritairement occidentaux. Ses connaissances acquises grâce aux ouvrages et aux images prendront une toute autre dimension lorsqu’elle entreprendra ses voyages dans tous les pays, dont Taiwan, a connu l’influence. Elle résume son enfance par cette formule éloquente : « Je vis, grandis dans cette aura internationale ». Cependant, n’ayant pas le droit de voyager en Chine à l’époque, elle obtient en France son visa pour s’y rendre, et la parcourir pendant deux semaines en ponctuant son périple dans plusieurs villes. Elle nous confie : « Cela me permettait de confronter tout ce que j’avais appris à l’école à mon expérience sur le continent, afin de mieux cerner ma propre identité. J’étais surexcitée, je devais retracer 5000 ans d’histoire en deux semaines ! » Elle débute par la visite du tombeau du premier empereur unificateur de la Chine, l'empereur Qin (秦始皇陵) accompagné par son armée de guerriers en terre cuite. Le mausolée se trouve à proximité de la ville de Xi'an, dans le Shaanxi. Elle poursuit son voyage en se rendant à Guilin, là où les montagnes composent un paysage hors du commun. La visite de Pékin constituera une étape déterminante avec l’exploration de la Cité interdite, et de la Grande Muraille de Chine.

 

La (re) découverte de la Chine ne suffit pas à Mei-Tsen Chen, elle souhaite repousser encore ses limites. Artiste polyvalente, elle s'exprime aux moyens de multiples techniques telles que le dessin, la photographie, les installations, la sculpture et également la peinture.

 

Paradise PEK (Beijing), huile sur toile, 195 x 130 x 2,5 cm, 2015

 

Véritable puzzle humain, Mei-Tsen Chen revendique sa volonté de se confronter à l’autre, et c’est d’ailleurs lors de ses expositions, notamment en Angleterre, en Allemagne, ou encore en France qu’elle échange avec les gens et les maîtres dont les œuvres sont exposées dans les musées, afin de découvrir comment ils perçoivent ses œuvres. En outre, cela lui permet de redécouvrir sa propre culture par les contrastes qui peuvent naître de ces échanges. Toujours en mouvement, ces allers-retours physiques et mentaux ont construit une identité dont les caractéristiques rejoignent celle du radicant évoqué dans son livre éponyme par Nicolas Bourriaud, édité chez Denoël (2009). En botanique, il est celui qui « se dit des tiges et des plantes qui émettent des racines adventives, comme le lierre, le fraisier… » (Larousse). Transposer à l’humain, on peut définir cette particularité par la mise en scène de ponts créés dans des contextes et des formats hétérogènes. Cela induit de transcoder les images, traduire les idées, transplanter les comportements et échanger plutôt qu’imposer.

Sa personnalité de polyglotte renforce sa démarche nomade, avec la maîtrise de langues telles que l’anglais, le français, le chinois dont deux dialectes, ainsi qu’avec ses notions de japonais. Elle se souvient de son premier véritable contact avec la matérialité du monde de l’Art contemporain et de l’Art moderne à la documenta de Cassel. Elle poursuit ses pérégrinations par l’exploration de Munich, Cologne et Berlin, puis en Italie, où Rome, Florence, Venise lui offrent les splendeurs de l’art de la renaissance. Le multiculturalisme de Singapour renvoie à celui de Taipei, quant à Lisbonne, elle lui fait vivre le chemin inverse à celui des marins qui partaient de Belém pour rejoindre Taiwan.

 

L’artiste nomade ne définit pas son territoire comme un morceau de terre délimité par des frontières, mais plutôt comme un réseau de “lignes” et de voies de communication entrecroisées qui crée son propre maillage, sa carte mentale. Les croisements de réseaux spatiaux et temporels fusionnent avec les réseaux organiques du corps humain et ceux de nature végétale. Citoyen élastique, il inaugure son périmètre mentalement, par l’imbrication de codes et de traces qui le renvoient à lui-même, le plus souvent, dans une totale antinomie avec sa culture d’origine. Comme elle le souligne : « Je suis dans une recherche constante, un décalage perpétuel. Je vis au mouvement, le choc culturel est nécessaire pour appréhender ma vie. »

 

Pour l’artiste, chaque voyage est une confrontation à soi-même, dont la première étape incontournable demeure la prise en main d’une carte ; « Le premier contact d’une ville passe par le plan. C’est une expérience viscérale, mentale et émotive aussi, que j’ai voulu traduire dans mes dernière œuvres ».

 

Sa récente recherche combine les plans des différentes villes, avec l’arbre de vie hautement symbolique, ainsi que les 3 couleurs rouge, violet, beige, chacune renvoyant à l’épiderme, aux systèmes nerveux et sanguins.

 

 

Paradise PAR (Paris), huile sur toile, 354 x 143 x 2 cm, 2012

 

La libération de l’esprit permet de s’imbiber de ces autres univers, de ces nouveaux codes afin de confronter une vision ancienne avec une vision nouvelle, c’est ce que la démarche de Mei-Tsen Chen nous raconte notamment. Cette insistance sur le déplacement reflète la face grandissante de l’art contemporain aujourd’hui, dont la multiplication des projets nomades ancre le travail de Mei-Tsen Chen dans son époque. L’expérience contemporaine basée sur le déplacement et la mobilité, où les techniques se renouvellent au grès des rencontres, des inspirations multiples et de l’instant vécu, concourent à former un corpus d’œuvres dont celui de Mei-Tsen Chen est le parfait exemple…

 

 

Photo Lindsay Cox

 

 

Site de l’artiste :  www.meitsen.com

 

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