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De bruit et de fureur : Bourdelle sculpteur et photographe. A voir jusqu’au 29 janvier 2017.

10/11/2016

Le musée Bourdelle, en partenariat avec le Musée Ingres de Montauban, rend hommage à l’artiste en mettant en lumière l’un de ses travaux majeurs : Le Monument aux morts, aux combattants et serviteurs du Tarn-et-Garonne de 1870-1871.  L’œuvre – largement méconnue- fait l’objet d’une exposition pour la première fois ; l’occasion de découvrir le processus de création de Bourdelle, véritable dialogue entre sculpture et photographie.

 

                                                Affiche de l'exposition  ©  Musée Bourdelle

 

 

 

En avril 1895, la Société des anciens serviteurs et combattants de Montauban de la guerre franco-prussienne (1870-1871) lance un concours pour l’édification d’un monument à la mémoire de ses membres. Très attaché à sa ville natale, Bourdelle soumet rapidement au jury une maquette en vue du monument futur qu’il a à cœur de réaliser.  Sa proposition est retenue au détriment de trois autres projets concurrents. Sept ans plus tard, le Monument des Combattants de Montauban est inauguré le 14 septembre 1902 sur la place Bourdelle de Montauban.

 

 

Attribué à Antoine Bourdelle (1861-1929). Le Monument des Combattants à Montauban. Début des années 1900

Tirage au gélatino-chlorure d’argent développé mat 18 × 12 cm Paris,Musée Bourdelle © Musée Bourdelle / Roger Viollet

 

Attribué à Antoine Bourdelle (1861-1929). Guerrier mourant, détail du plâtre du Monument des Combattants 1901

Positif d’après négatif en nitrate de cellulose, 22,5 × 15,1 cm Paris, Musée Bourdelle © Musée Bourdelle / Roger Viollet

 

 

Attribué à Antoine Bourdelle (1861-1929). Vue frontale du plâtre du Monument des Combattants, à Bruxelles 1901

Positif d’après négatif en nitrate de cellulose, 180 × 126 cm Paris, Musée Bourdelle © Musée Bourdelle / Roger Viollet

 

 

Situé dans l’extension du musée de Christian de Portzamparc, l’espace qui accueille l’exposition, habituellement clair et lumineux, a été entièrement occulté afin de ne laisser pénétrer aucune lumière naturelle. L’hommage à l’œuvre de l’artiste se fait dans une certaine pénombre, permettant par là même un rapport intime à son travail. L’exposition s’organise à travers six sections, chacune définie par une couleur distincte, et aborde successivement les différentes figures qui composent le monument.

 

                                          Dans l'atelier parisien. Etudes et variations de 1899 © Musée Bourdelle

 

 

Au cœur de la création de l’œuvre

L’exposition met en exergue les recherches formelles de Bourdelle : un travail par fragments, attentif à l’expression de chaque figure et à l’harmonie du tout. Cette technique du fragment et de l’assemblage dénote l’évidente influence de Rodin, dont les têtes sans corps et les corps sans tête ont fait la postérité. Comme dans un laboratoire, l’artiste procède par découpe afin de mieux analyser et de mieux représenter. En résulte un corps en morceaux comme autant de traces de la fabrication et d’œuvres autonomes.

Les quatre figures qui composent le groupe La France, le Grand Guerrier, le Dragon cuirassier et le Guerrier mourant ont d’abord donné lieu à divers essais comme le montrent les diverses variations autour du cri, des bras tendus et des mains crispées. Partisan de « la partie contient le tout », les mains tendues de Bourdelle expriment la souffrance, l’agonie et la barbarie.

 

 Bourdelle, Masque sur socle, étude pour le Monument aux Combattants, 1895-1900, plâtre, Musée Bourdelle. (fait parti des variations autour du cri). © Musée Bourdelle.

 

 

                                                           Guerrier mourant 1895-1900 Terre crue vernie et copeaux de bois. © Musée Bourdelle.

 

 

Bourdelle et la photographie

Ce parcours au sein de la genèse de l’œuvre frappe par l’abondant recours à divers supports : études sur papier à l’encre noir, terres crues, plâtres, bronze… Parmi ces supports se détache la photographie à laquelle se consacre en grande partie l’exposition. L’artiste avait pour habitude d’assembler diverses figures qu’il mettait en scène puis photographiait ; lui venait alors d’autres idées de figures ou d’assemblages. En effet, si Bourdelle a pendant très longtemps gardé ses photographies pour lui, c’est peut-être parce qu’il les percevait non pas comme une fin en soi mais un moyen de repenser son œuvre sculpturale. On peut donc observer au cours de l’exposition les photographies des différentes études de l’artiste, de ses terres modelées et enfin du plâtre du groupe une fois l’assemblage achevé.  

 

Attribué à Antoine Bourdelle (1861-1929). Angèle posant dans l’atelier de Bourdelle Vers 1900

Tirage sur papier salé, 22,8 × 16,9 cm Paris, Musée Bourdelle © ARCP/Mairie de Paris/ Constance Asserman/Musée Bourdelle

 

 

Aussi, ces photos renseignent la progression de l’œuvre et portent la mémoire des moments partagés avec ses assistants dans l’atelier parisien. Mais elles sont surtout pour nous le moyen de voir et comprendre les références du sculpteur. Certains critiques ne manquaient pas de pointer du doigt l’érotisme latent dont se teintaient les figures allégoriques du monument et cela à raison car pour Bourdelle, les visages des êtres aimés sont source d’inspiration. Ainsi, les traits d’Henriette Vaisse-Cibiel -pour qui l’artiste éprouva une véritable passion- inspirent le Dragon cuirassier, la belle Angèle sert de modèle pour La France, et enfin Stéphanie Van Parys –compagne de Bourdelle- influença les traits de la tête de la patrie.

 

Toutefois, ces photographies sont aussi des œuvres à part entière, remarquables par les francs clair-obscur qui révèlent un travail important sur la lumière. Ce travail sur la lumière c’est aussi ce qu’a essayé de retranscrire la scénographie de l’exposition qui reproduit fidèlement certaines parties de l’atelier de Bourdelle qu’il éclairait le soir à la lampe à pétrole. Certaines sculptures sont par exemple éclairées par le bas comme flashées, dessinant  leurs ombres sur les murs et manifestant ainsi toute leur beauté et profondeur. 

 

L’exposition met donc à l’honneur la création féconde de Bourdelle, dont on découvre encore aujourd’hui les fruits. L’exposition a notamment permis de découvrir un guerrier que le sculpteur avait repris vers 1906 et l’agrégeant à une figure féminine, en avait tiré une figure inédite et audacieuse intitulée Le Vent.

Le monument aux morts de Bourdelle demeure une source d’inspiration inépuisable et mérite donc qu’on s’y attarde pour ce qu’il a de révolutionnaire dans le genre funéraire. L’œuvre est à la fois personnelle et universelle par les sentiments qu’elle mêle : la vie, la mort et l’espoir de la revanche.

 

                                                           Le Vent, Antoine Bourdelle 1906  © Musée Bourdelle.

 

 

 

 

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