"Jalouse", un film de David et Stéphane Foenkinos avec Karin Viard sort en DVD : entretiens avec les réalisateurs et l'actrice

25/04/2018

Nathalie Pêcheux, professeure de lettres divorcée interprêtée par Karin Viard, passe quasiment du jour au lendemain de mère attentionnée à jalouse maladive. Si sa première cible est sa ravissante fille de 18 ans, Mathilde, danseuse classique, son champ d'action s'étend bientôt à ses amis, ses collègues, voire son voisinage... Entre comédie grinçante et suspense psychologique, la bascule inattendue d’une femme dans ce film intitulé "Jalouse", qui sort en dvd.

 

ENTRETIEN DE DAVID ET STÉPHANE FOENKINOS, les réalisateurs

 

 

Comment est née l’idée du film ?

 

Après LA DÉLICATESSE nous avions le désir d’un autre portrait de femme. De la rencontre entre une actrice et un personnage que l’on suivrait au moment où elle est traversée par de nombreux doutes. Le titre « femme au bord de la crise de nerfs » était quasiment notre tonalité initiale. Autour d’elle, elle ne percevrait que le bonheur et la réussite. Ce bonheur des autres qui « lui saute au visage » comme elle le déclare à son généraliste. Tout au début, nous nous sommes surtout concentrés sur la relation mère-fille. Voir éclore la beauté et la grâce, la promesse et l’avenir, au moment où votre vie semble décliner, c’est difficile. Progressivement nous avons décidé d’étendre le sujet à tout l’entourage de Nathalie. Son mal être devient général.

 

Qu’est-ce qui vous attirait dans ce sujet ?

 

C’est finalement assez tabou d’envier les autres, de ne pas les supporter parce que leur vie vous paraît meilleure, plus épanouie. Et c’est d’autant plus interdit quand il s’agit de vos propres enfants. Cet aspect sulfureux nous attirait fortement. Et, au delà de l’aspect social ou psychologique, on y voyait aussi le potentiel comique. Rire en mettant une main devant les yeux et se dire : « non, c’est pas vrai, elle va pas faire ça ! » est aussi un plaisir d’auteur et de réalisateur.

 

Comment avez-vous construit le récit ?

 

On a imaginé le film en trois parties. La première est celle de l’apparition de la crise, avec des actes de plus en plus nuisibles, des réactions de plus en plus imprévisibles. Puis, un drame central, acte ultime et violent du dérèglement. Et dans un troisième temps, suivre Nathalie dans sa tentative de se recomposer. Surtout pas une rédemption, plutôt une acceptation.

 

… et le personnage de Nathalie, la mère jalouse ?

 

Nathalie fait preuve d’une inventivité redoutable quand il s’agit de rejeter les autres. La première scène avec les voisins en est un exemple. Pour nous, elle incarne « le mal avec le sourire ». Mais elle le fait sans préméditation. Elle le dit elle-même : « J’agis par impulsions et après je regrette. » Une des raisons majeures réside dans une souffrance véritable, qui la rend entière. Entière dans sa méchanceté, comme dans son envie d’être pardonnée. Une chose est certaine, elle n’aime pas la demie mesure !

 

De quelle façon avez-vous fonctionné durant cette phase de travail ?

 

On parle beaucoup, on se pose des questions sur la psychologie des protagonistes, y compris ceux qui apparaissent furtivement. On se demande comment on agirait, ou réagirait ? Il faut du temps pour s’approcher des personnages.

 

Comment définiriez -vous le ton du film ? Est-ce une comédie ? Un drame ?

 

Disons que c’est la crise d’une femme avec des situations totalement risibles, et d’autres graves ou désespérées. Nous aimons quand le ton oscille sans cesse entre la comédie et le portrait intime. Ce qui est primordial c’est le réalisme psychologique même dans les moments les plus aberrants. La tonalité serait alors perdue quelque part entre TATIE DANIELLE et UNE FEMME SOUS INFLUENCE. Vous voyez, le spectre est large !

 

À quel moment avez-vous pensé à Karin Viard pour le rôle de Nathalie ?

 

Le film a été écrit et pensé pour Karin. Nous avions évidemment peur qu’elle refuse compte tenu du caractère extrême du personnage. Le fait qu’elle ait accepté immédiatement et avec enthousiasme nous a fortement encouragés. Dès la première lecture, elle nous a même dit : « N’hésitez pas à aller plus loin ! »

 

Comment avez-vous trouvé l’incroyable Dara Tombroff qui incarne Mathilde ?

 

Notre vrai challenge une fois que Karin a accepté le principe du film était de trouver la perle rare pour incarner sa fille : une danseuse classique d’un très bon niveau qui soit non seulement belle, mais qui puisse en plus jouer la comédie. Cela a été un long processus de casting à travers la France et au delà. Nous avons vu près de 300 filles. Dara était danseuse à l’Opéra de Bordeaux et a postulé sans trop y croire. Dès que nous l’avons vue, cela a été une évidence. Ce qui est inouï par rapport à notre histoire, c’est qu’elle avait pris la décision d’arrêter la danse et cherchait inconsciemment une manière de se réinventer. Quoi qu’elle décide de faire, une autre carrière s’ouvre à elle.

 

La meilleure amie qu’interprète Anne Dorval représente un contrepoint intéressant au personnage qu’incarne Karin Viard. Quel regard portiez-vous sur les deux actrices lorsqu’elles jouaient ensemble ?

 

Elle n’est pas forcément un contrepoint. Elle est plutôt une victime collatérale de Nathalie. Ce que nous voulions éviter à tout prix était le syndrome « bonne copine », souvent utilisé comme faire valoir de l’héroïne. Au contraire ce qui nous intéresse, c’est le positionnement face à une amie qui va mal. Et pire encore : une amie qui devient malveillante. C’est une question complexe. Doit-on fuir ? Doit-on rester et tenter de l’aider ? Le personnage de Sophie se pose toutes ces questions, et décide finalement d’aider Nathalie, malgré toutes les attaques subies. Elles sont solidaires quoiqu’il arrive, y compris dans les pires moments, et c’est peut-être la véritable définition de l’amitié. En cela elle est le rocher auquel le spectateur se raccroche et s’identifie le mieux à l’histoire. Que Anne Dorval que nous admirions accepte ce rôle a été un véritable cadeau. Elle a nourri son personnage d’une belle intensité.

 

Et concernant les autres rôles ?

 

Thibault de Montalembert jouait dans notre premier court métrage et Bruno Todeschini incarnait déjà un homme malmené dans LA DÉLICATESSE. Ils tissaient ainsi le lien avec notre filmographie. Leur confiance renouvelée et leur générosité nous à fait chaud au cœur et les retrouver a été un vrai plaisir. Anaïs Demoustier en Mélanie était un rêve. Il fallait une grande comédienne pour s’imposer face à Nathalie en très peu de séquences. Nous étions si frustrés que nous prévoyons un spin off sur Mélanie Pick ! Nous avions beaucoup aimé Corentin Fila dans le film de Téchiné, QUAND ON A 17 ANS et il ne nous a pas déçu. C’est un garçon subtil et juste, un des plus prometteurs de sa génération. Enfin, le rôle d’Isabelle a été écrit pour Marie-Julie Baup, que nous admirions déjà au théâtre et qui s’impose en bellemère faussement idiote. Quel était votre fonctionnement sur le plateau ? Qu’est-ce que chacun de vous apporte à l’autre ? Le plus important quand il y a deux réalisateurs, c’est d’avoir une même vision. En ce sens, nous travaillons beaucoup en amont. Notamment avec notre chef opérateur, Guillaume Deffontaines, dont nous admirions le travail sur les films des frères Larrieu, ou plus récemment sur MA LOUTE. Sur le plateau nous arrivons nourri de cette recherche et avons la même approche. Nous regardons chaque prise, et nous nous mettons d’accord pour affiner, voir ce que nous pouvons améliorer pour obtenir ce que nous voulons. C’est une chance d’être complémentaires, car nous ne voyons pas les mêmes choses.

 

De votre première expérience cinématographique, qu’avez-vous appris et mis en pratique sur ce tournage ?

 

Un premier film est très difficile, même si nous avions déjà fait un court métrage, et étions très préparés. Nous avons pris davantage de plaisir sur ce second film. Tout d’abord parce que nous ne nous sommes pas précipités. Les six ans qui séparent JALOUSE de LA DÉLICATESSE, nous ont permis de nous épanouir dans nos carrières respectives pour mieux nous retrouver. Nous avons aussi trouvé des interlocuteurs privilégiés avec Éric et Nicolas Altmayer, nos producteurs (encore des frères !). Ainsi nous sommes arrivés sur le plateau avec un grand désir de tourner et de retravailler ensemble. L’expérience d’un premier long métrage est déterminante pour comprendre le rythme des scènes, et penser le film dans sa globalité. Et peut-être prendre le temps d’aller chercher réellement ce dont nous avions besoin pour ne pas avoir de regrets. JALOUSE est très proche du film que nous avions en tête.

 

De toutes vos envies, qu’est-ce qui vous tenait le plus à cœur de réussir ?

 

Que l’on aime notre héroïne malgré tout. En ce sens, nous ne remercierons jamais assez Karin de son investissement. Elle est l’une des rares comédiennes à posséder autant de couleurs de jeu, à passer d’une émotion à l’autre à l’intérieur d’une même scène sans que cela soit fabriqué. Surtout elle possède une qualité unique : elle peut tout se permettre, dire et faire des horreurs, le spectateur lui pardonnera toujours.

 

 

ENTRETIEN DE KARIN VIARD

 

 Bande annonce du film "Jalouse"

 

 

Quelle fut votre réaction à la première lecture du scénario ?

 

J’ai immédiatement été tenté par le rôle de Nathalie. On nous raconte souvent des histoires de femmes qui abordent la cinquantaine en ayant envie de coucher avec des hommes plus jeunes, ou d’autres qui sont tout simplement au bout du rouleau. Ici c’est un personnage complexe, comme je les aime, qui n’est pas doté d’une seule couleur. Puis j’ai trouvé le script très bien écrit, avec des rôles secondaires fouillés et un thème finalement assez peu traité. J’aime aussi le titre JALOUSE, plutôt punchy, qui définit d’emblée le personnage.

 

Qu’est-ce que la rivalité mère-fille évoque pour vous ?

 

J’ai eu l’occasion de constater que ce type de rapports se bâtit souvent à deux. Quand on élève des filles, on découvre un jour qu’elles ont envie qu’on leur fasse de la place. Elles vont même parfois à l’assaut de manière un peu folle pour l’obtenir. Ce n’est pas le cas avec Mathilde dans le film sur laquelle Nathalie n’a pas de prise. Elle n’est jamais dans la compétition et reste dans l’incompréhension face à l’attitude injuste de sa mère.

 

Comment présenteriez-vous Nathalie que vous interprétez ?

 

Comme une femme jalouse, mais pas seulement de sa fille, de tout le monde. Une femme traversée par des choix, des situations qui lui échappent, qui peut être épouvantable mais qu’on aime, parce qu’elle est drôle, humaine. C’est une intellectuelle qui évolue dans un monde qu’elle ne comprend pas, et qui ne la comprend pas. Elle se sent dépassée. Nathalie a des convictions et trouve évident de les formuler. Mais elle est sans filtre, jamais freinée par le regard social. Elle est la seule à ne pas être choquée par certains de ses propos. Quand elle dit à sa meilleure amie qu’elle a de la chance que sa fille soit « ingrate », elle l’énonce comme un constat et ne comprend pas que ce soit blessant. En tout cas, pas dans un premier temps.

 

Quelles relations entretient-elle avec sa fille ?

 

On devine qu’elles ont été très proches. Mais Mathilde est arrivée à un âge où elle est plus heureuse en dehors de la relation. Elle préfère être avec son mec. Nathalie le vit comme une forme d’abandon. J’ai le sentiment que la jalousie qu’elle éprouve envers sa fille est aussi teintée de déception. Une déception d’autant plus grande qu’elle a un amour et une admiration folle pour elle. Les mères déçues par leurs enfants existent. J’en connais. Nathalie aurait aimé que comme l’une des ses élèves, sa fille fasse de brillantes études. Or elle a privilégié le corps à l’intellect en choisissant la danse. Nathalie devrait la laisser s’exprimer, être un écrin pour son développement. De son point de vue, le père de sa fille trouve tout merveilleux parce qu’il la voit peu et s’implique peu. Alors qu’elle, en tant que mère cherche ce qu’il y a de mieux pour sa fille. Il n’y a pas que de la malveillance chez Nathalie.

 

Qu’aviez-vous envie d’explorer avec ce rôle ?

 

Jouer autre chose que la jalousie, fouiller ailleurs pour comprendre le sentiment qui préexiste. La jalousie est une émotion complexe, tellement souterraine qui renvoie à notre fragilité. C’est peut être lié à l’enfance. Et puis je trouvais réducteur de tout ramener à ça. D’autant que le problème du personnage est plus large. Comment l’avez-vous composé ? Ma démarche a été, scène après-scène, d’étudier les situations pour trouver la vérité de ce qu’elle vit, ce qu’elle dit. Son mari par exemple, elle ne l’aime plus, et pourtant, elle jalouse sa nouvelle compagne. D’une manière générale, j’ai évité de porter sur mon personnage un regard moral. Si dans la vie j’en ai forcément, sur un plateau, jamais. Sur le film PARIS où j’interprétais le rôle d’une boulangère raciste, Cédric Klapisch m’a dit un jour : « la meilleure façon de jouer un tel rôle est de l’assumer complètement. » C’est que j’ai fait avec Nathalie. Je n’avais pas envie de l’accabler, la ridiculiser. Mais jouer les jalouses, les méchantes, provoquer, ça ne me dérange pas. D’autant qu’en tant que spectatrice, j’aime détester certains personnages. Racontez-nous votre rencontre avec David et Stéphane, les frères Foenkinos… Je connaissais déjà Stéphane, sa fantaisie. David et lui sont très différents. Mais tous deux très agréables, ouverts. Ils collaborent. Nous avons beaucoup parlé du personnage en amont. Je jouais les scènes de façon indépendantes les unes des autres. David et Stéphane m’ont aidé en endossant le rôle de chefs d’orchestre. Ils me rappelaient où en était le personnage dans la scène qui précédait et suivait. Ça me permettait de moduler l’amplitude du jeu et trouver l’équilibre. Pour Dara Tombroff qui incarne le rôle de votre fille, c’est un premier long métrage.

 

Comment avez-vous abordé les scènes avec elle ?

 

J’ai fait en sorte qu’elle soit à l’aise. Mais je me suis retrouvée parfois dans le rôle de maman. Dara connaissait toujours son texte, mais était parfois inquiète et cela se traduisait par un certain repli. Alors je l’ai un peu secouée pour l’aider. Et elle l’a très bien compris. J’aime de plus en plus jouer avec de jeunes acteurs. Ils ont de vraies fulgurances.

 

Comment s’est passé le tournage avec Anne Dorval qui joue le rôle de votre meilleure amie ?

 

L’admiration que j’ai pour l’actrice ne s’est pas éteinte en la rencontrant. Elle est à la fois sombre et très drôle. Cela nous a rapprochées. Il faut un terrain commun si on ne veut pas jouer l’amitié de façon convenue. Interpréter le rapport amoureux avec quelqu’un que je n’aime pas, je peux le faire. Mais l’amitié avec une fille avec qui je ne partage aucune complicité m’est difficile. Avec Anne, c’était simple.

 

Que retiendrez-vous des scènes avec vos autres partenaires  : Anaïs Demoustier, Thibault de Montalembert, Bruno Todeschini ?

 

Le casting est particulièrement bien réalisé. Les acteurs sont tous bons. Avec Thibault de Montalembert, nous avions joué en 1999 le premier film de Michel Hazanavicius : MES AMIS. On s’était follement amusé. J’étais vraiment heureuse de le retrouver sur le plateau. C’est un homme charmant. Avec Bruno Todeschini, on est de la même génération, mais jusqu’à présent, on s’est surtout croisé. Bruno est totalement libre dans sa masculinité. Il n’a pas peur de sa féminité. Ça le rend perméable. Beaucoup d’acteurs tiennent à s’affirmer : Je suis un homme. Lui non. Ce qui est rare. Quant à Anaïs Demoustier, je la trouve amusante, j’aime son visage, j’adore sa façon de jouer : futée, précise. J’ai l’intuition qu’elle va faire une très grande carrière. Vous dites que jouer est souvent un révélateur intime. Oui ! Interpréter le drame, le désespoir, ça permet de se laver. On laisse sortir le monstre.

 

 

 

Le DVD

 

 

 

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