Réouverture des appartements privés du duc et de la duchesse d'Aumale à Chantilly

Depuis le 23 février 2019, les appartements privés du duc et de la duchesse d’Aumale ont ouvert leurs portes après presque deux ans de travaux. Aménagés entre 1845 et 1847 et décorés par Eugène Lami, ces huit salles ont bénéficié d’une restauration fondamentale de leur décor et mobilier. Une occasion inédite, pour les visiteurs, de revivre les fastes de la monarchie de Juillet dont le château de Chantilly abrite les seuls appartements princiers entièrement conservés en France.


Cheminée du salon de Condé © Sophie Lloyd


L’époque romantique plaça l’histoire au cœur de ses préoccupations et de ses aspirations. Les princes de la famille d’Orléans s’y attachèrent tout particulièrement, et notamment le duc d’Aumale, héritier d’un château séculaire où il succédait à de brillantes dynasties, celles des Montmorency et des Bourbon-Condé. Le duc historien prenait, avec la création de ces nouveaux appartements, officiellement possession des lieux et souhaitait s’inscrire dans une trame historique ininterrompue en rendant hommage à ses prédécesseurs.


Cette ambition fut servie par l’inventivité et les recherches d’Eugène Lami qui fit parfois preuve d’un véritable souci archéologique et historique, reconstituant le pavement du portrait d’Henri IV par Pourbus (musée du Louvre) dans la chambre de marbre ou copiant la cheminée du château de Villeroy (Louvre) pour le salon de Condé. Chantilly abrite ainsi parmi les premiers exemples d’ensemble décoratif aussi complet évoquant les styles historiques ou les néo-styles, formule soumise à un brillant avenir sous le Second Empire et au-delà.


Chez la duchesse, c’est le XVIIIe siècle qui règne en maître, avec les styles Louis XV et Louis XVI qui s’entremêlent indistinctement. Ici comme aux Tuileries, les appartements féminins se devaient d’évoquer ce style précieux, conforme au statut des princesses d’Orléans. Lami s’inspira visiblement des boiseries des Grands Appartements de Chantilly et des décors peints des Singeries, tout en leur conférant une théâtralité inédite. Chez le duc, on entre dans l’Histoire. Si la salle à manger, transformée plus tard en bureau, présente un style néo-Renaissance, entre les époques d’Henri II et d’Henri IV, le salon de Condé attenant rend hommage aux princes illustres de la branche cadette de la maison de Bourbon dans un style néo-Louis XIV de bon aloi. La chambre du duc, plus éclectique, présente des boiseries du XVIIIe siècle remployées ; les dessus-de-porte évoquent la vie à Chantilly à travers les siècles : Aumale se plaçait ainsi au cœur de son domaine et de son histoire.


Face à la destruction quasiment totale de tous les palais de la Monarchie de Juillet (le Palais-Royal, les Tuileries, Neuilly, Randan, Eu), Chantilly a la chance de renfermer les seuls appartements de l’époque intégralement préservés en France, conservatoire d’un style et d’innovations décoratives prometteurs, œuvre d’un commanditaire éclairé et d’un décorateur de génie.


Le duc d’Aumale et Eugène Lami ont imaginé une œuvre d’art totale, où chaque objet et chaque pièce de mobilier a été soigneusement choisi, en adéquation avec les décors créés, le tout au sein d’une distribution repensée, partagée en deux appartements symétriques.



Salon de Guise

Le Salon de Guise © Sophie Lloyd


Salon de Guise Appelée salon des Dames, cette antichambre fut rebaptisée salon de Guise après le décès du fils cadet du couple ducal, François d’Orléans, duc de Guise (mort en 1872). Mêlant styles Louis XV et Louis XVI, elle présente des boiseries qui s’inspirent librement de celles des Grands Appartements. La restauration a révélé des nuances chromatiques de blancs bleutés ou grisés plus étendues. Elle présente des portraits du jeune duc d’Aumale, de son frère, le duc de Montpensier, et de ses deux fils surplombant des meubles des frères Jean-Michel et Guillaume Grohé, ébénistes favoris du duc d’Aumale (meuble d’appui et table de milieu), et des fauteuils en tapisserie de Beauvais.



Chambre de la duchesse

La Chambre de la Duchesse © Sophie Lloyd


Cette pièce d’un extrême raffinement asseyait le prestige de la jeune duchesse d’Aumale dont les initiales (M-C-A pour Marie-Caroline-Augusta) se retrouvent sur la tête de lit, le plafond peint par Narcisse Diaz (1845) et le trumeau de cheminée. La place de son lit à baldaquin s’y trouve théâtralisée, sous des corniches et une multitude d’ornements dorés où les brunis jouent à nouveau avec les mats. Les tentures et les garnitures en satin bleu clair avaient remplacé, au retour en France du duc, le damas de soie fond rose à dessins blancs initial. La préciosité est ici maîtresse : les meubles de Grohé sont faits de bois de rose sur lequel se détachent des marqueteries de fleurs en bois de bout et des plaques de porcelaine peintes de bouquet de fleurs.


La personnalité de la duchesse d’Aumale transparaît partout dans cette pièce. Ses origines napolitaines d’abord, avec la table à ouvrage et à dévotions de Gabriele Capello, agrémentée d’une micro-mosaïque représentant le Vésuve en éruption, présent offert par la tante de la duchesse, la reine de Sardaigne Marie Christine de Bourbon-Siciles. Sa piété ensuite, avec le prie-Dieu néogothique provenant des Tuileries et les tableaux de dévotion de part et d’autre du lit. Sa maternité enfin, avec le berceau du duc de Guise, cadeau d’une amie du couple, madame de Vatry.


Cabinet de toilette de la duchesse

Les Appartements Privés se signalent par leur modernité et leur confort (chauffage central et éclairage au gaz installés après le retour d’exil du duc, eau courante, water closets). Le cabinet de toilette aux boiseries blanches peut en témoigner. Petite Singerie Ce délicat boudoir est la seule pièce des Appartements Privés à conserver son état du XVIIIe siècle. Ses boiseries peintes en 1735 par Christophe Huet, artiste à l’œuvre deux ans plus tard dans la Grande Singerie du château, mettent en scène les activités aristocratiques des « singesses » ou guenons (déjeuner de chasse, cueillette des cerises, partie de cartes, traineau sur les douves gelées, toilette) empruntant les vêtements et les expressions des princesses de Condé, aux différentes saisons de l’année.


Salon Violet

Ancienne chambre de la duchesse de Bourbon au XVIIIe siècle, là même où naquit le duc d’Enghien en 1772, cette pièce chargée d’histoire a été profondément modifiée par Lami. Son plan carré est devenu circulaire et ses boiseries sont faites d’un faux bois de rose s’harmonisant avec le piano et le bureau à gradin des frères Grohé réalisés pour ce lieu même (la forme cintré du piano épouse en effet la rotondité des lieux). La tenture de satin de soie violette, avec motif de rinceaux ton sur ton, a remplacé, au retour d’exil du duc et en signe de deuil de son épouse disparue entre temps, un lampas vert dont la couleur est toujours évoquée par les vases composant la garniture de cheminée.


Cabinet de toilette du duc

Les coloris de ses boiseries annoncent ceux de la chambre attenante. Une vitrine présente l’uniforme de général du duc d’Aumale et son habit d’académicien.


Chambre du duc

Les précieuses boiseries sont en partie composées de remplois du XVIIIe siècle dont on ne connaît malheureusement pas la provenance. Les dessus-de porte peints par Lami, Roqueplan et Baron sont ornés de scènes figurant les divertissements des seigneurs de Chantilly du XVIe au XVIIIe siècle. L’ameublement est éclectique, avec l’imposant bureau à cylindre des frères Grohé, offert par Louis-Philippe à son fils en 1847. Son vocabulaire louis-quatorzien fait écho aux fauteuils et sièges à haut dossier de la pièce. Le lit du duc étonne par une austérité qui contraste avec le caractère cossu des lieux et le chatoiement des rideaux identifiés en réserve : c’est le lit de fer d’un militaire. Au-dessus veille le portrait de sa mère, peint par Gérard. Le souvenir du duc est présent partout, grâce notamment au moulage de son visage pris après sa mort survenue en Sicile le 7 mai 1897 et le drapeau tricolore qui a enveloppé son cercueil lors de son retour en France.


Salon de Condé

Quintessence du style Lami, tel qu’il l’avait mis en œuvre aux Tuileries juste avant, le salon de Condé se signale par son esthétique Louis XIV qui permettait de glorifier la dynastie des Bourbon-Condé – et en particulier le Grand Condé – présente partout grâce aux portraits (notamment les médaillons de Ribou). La tenture et le lambrequin à dents de damas de soie accompagnent le mobilier Boulle (et néo-Boulle, comme le meuble d’appui au médaillon herculéen, créé par Mombro vers 1845) et les sièges à dossier droits néo-XVIIIe siècle. Ceux-ci ont retrouvé une apparence plus conforme à leur état à la mort du duc d’Aumale, avec des bandes alternées de damas de soie et de velours rouge. Ils sont complétés par des sièges confortables.


Chambre de Marbre

Chambre de Marbre © Sophie Lloyd


Si le temps des Condé est illustré dans le salon portant leur nom, c’est davantage Anne de Montmorency qui est évoqué dans la dernière pièce du parcours. Celleci servait à l’origine de salle à manger, avant d’être transformée en bureau. Elle présente un style Henri II (mâtiné de style Henri IV), promis à un brillant avenir au XIXe siècle pour ce type de pièce. Le style néo Renaissance y fait en effet florès : dressoir-vitrine et paire de bibliothèques dus aux frères Grohé, dallage de marbre s’inspirant de celui peint par Pourbus dans le portrait d’Henri IV (musée du Louvre), plafond à caissons, velours bleu aux murs accompagnant les bois sombres de la pièce.



Plus d'informations


Site : www.domainedechantilly.com



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