Réouverture du Musée Cernuschi : Rencontre avec son directeur Eric Lefebvre

12/03/2020

Fermé depuis le 28 mars 2019 pour une refonte complète du parcours et des collections permanentes, le musée Cernuschi s'apprête à rouvrir ces portes en mars 2020. Fondé en 1898 par Henri Cernuschi, un banquier d'origine italienne, grand amateur d'art asiatique, il est l'un des plus anciens musées de la ville de Paris.

 

 

Musée Cernuschi - Vue Bâtiment © Pierre Antoine

 

 

Eric Lefebvre est directeur du musée Cernuschi depuis 2015, après avoir été conservateur des collections chinoises depuis 10 ans. Il fut également conservateur des peintures et calligraphies chinoises au musée Guimet de 2013 à 2015. Expert des arts asiatiques, il a étudié à l’école du Louvre, la Sorbonne et l’Académie nationale des Beaux-Arts de Chine, l’histoire des collections d'art chinois dans la Chine des Qing (1644-1911) et dans l'Europe moderne et aussi l'histoire de la présence artistique chinoise à Paris au XXe siècle. Aujourd’hui, Eric Lefebvre nous ouvre en avant-première les portes du Musée Cernuschi...

 

 

Eric Lefebvre, 2019. DR

 

 

Quelle est l’identité du musée Cernuschi dans le patrimoine muséal parisien ?

 

Construit en 1874 par l'architecte d'origine hollandaise William Bouwensen, l’originalité de ce musée commence par un contraste de références architecturales occidentales et asiatiques. Volontairement surprenante, la façade du musée reflète les principes de l’architecture néoclassique italienne de 1840. Cette façade traduit l’aspiration humaniste et l’ambition politique républicaine de Cernuschi. En effet on peut observer deux médaillons représentant Aristote et Léonard de Vinci. Sur les portes en métal deux mois sont gravés, février et septembre, dates des deux révolutions de 1848 et 1870 qui installèrent la République en France...

 

 

© Pierre Antoine

 

 

© Pierre Antoine

 

 

À l’intérieur du musée, la grande salle du Bouddha marque une rupture d’échelle avec l'hôtel particulier classique. Espace conçu sur deux niveaux, cette salle crée un immense vide qui coupe le bâtiment en deux. Ce choix architectural est une manière de basculer dans un autre monde avec des proportions qui rappellent plus celles d’un temple asiatique. La spécificité du musée se traduit également par un lien étroit avec le parc Monceau. Situé dans l’enceinte du parc, l’édifice offre aux visiteurs des vues directes sur le jardin. Dans la salle du Bouddha, on constate également que la grande statue a le regard tourné vers la nature...

 

 

Conservateur au musée Guimet entre 2013 et 2015, pouvez-vous nous dire quelles sont les différences entre les deux musées ?

 

 

Henri Cernuschi by Waléry - 1876

 

 

Le musée Guimet et le musée Cernuschi furent fondés tous deux au XIXème, respectivement par Emile Guimet et Henri Cernuschi, deux collectionneurs passionnés par l’art asiatique. Le musée Guimet est le résultat d’une fusion des collections du Trocadéro indo-asiatiques, avec des collections égyptiennes du Louvre. Le musée Cernuschi quant à lui, tient son originalité de par sa collection spécifique d’arts d’Asie d’Extrême-Orient, regroupant quatre aires culturelles : le Japon, la Corée, le Vietnam et la Chine. Le musée met en scène des pays frontaliers qui possèdent une cohésion culturelle commune, ces derniers ayant accueilli, à une certaine époque, le bouddhisme et la pensée de Confucius.

 

 

Comment l’image de l’art asiatique dans le monde occidental a-t-elle évolué du XVIIIème siècle à nos jours ?

 

Au XVIIIème, l’image culturelle de l’art asiatique est reliée à une dimension dite “matérielle”. L’Europe se passionne pour l’architecture et les Arts Décoratifs, en particulier la porcelaine (le mot “china” dans les pays anglo-saxons a pour traduction “porcelaine”) et les mobiliers laqués. Conscient d’un “gap technologique “, les occidentaux s'imprègnent des techniques asiatiques afin de les reproduire.

 

Au XIXème les historiens d’Art classent le patrimoine asiatique selon des typologies occidentales basées sur le système des “Beaux-Arts”. Des sources écrites chinoises sur la peinture, au XIXème, viennent conforter ses recherches théoriques. Cependant cette classification connaît des limites de compréhension, notamment dans le domaine de la sculpture chinoise. Des personnalités, comme l’écrivain Victor Ségalen, se lancent dans des recherches de terrain en Chine et découvre une statuaire très ancienne, qui n’a rien avoir avec les catégories prédéfinies de la sculpture occidentale.

 

 

 

© Pierre Antoine

 

 

Jusqu’au début du XXème siècle, l’art asiatique montré en Occident concerne des pièces archéologiques, l’histoire des origines, ou des œuvres qui ne dépassent pas le XVIIIème siècle pour les périodes les plus récentes.

 

À partir de 1946, le musée Cernuschi s’est largement ouvert aux arts asiatiques vivants, comme la calligraphie japonaise ou la peinture chinoise contemporaine. Des années 1950 aux années 1990, ce domaine particulier fit l’objet d’une politique d’acquisition et d’exposition très active qui permis de constituer l’une des premières collections en Europe.

 

 

À travers votre exposition “ Des parfums de Chine “ présentée au musée Cernuschi du 9 mars au 26 août 2018, comment s’est concrétisée cette mise en valeur du patrimoine asiatique ?

 

L’enjeu majeur de cette exposition fut de réunir une série d’experts de différents départements du musée de Shanghai afin de réfléchir au thème des parfums de Chine. Le processus a duré deux ans, dû notamment aux contraintes administratives de gestions des œuvres de déplacement hors du territoire. Cette exposition était une nouveauté pour nous et nos confrères asiatiques, car au-delà de la présentation d’un objet, purement scientifique, nous souhaitions offrir aux visiteurs une expérience muséale olfactive.

 

 

© Pierre Antoine

 

 

Comment s’organise le parcours scénographique dans le nouveau musée Cernuschi ?

 

Pour notre collection permanente, nous avons choisi d’innover en intégrant dans un parcours chronologique, des “ fenêtres d’ouverture ” impliquant d’autres arts asiatiques. Ces espaces nommés “grands angles”, permettent de comparer des cultures différentes dans une même période de l’Histoire. Par exemple, dans l'âge du Bronze, vous pouvez trouver des bronzes chinois et vous avez à votre disposition une fenêtre “grande angle”, ciblée sur l'âge du bronze au Vietnam. À la fin du parcours, les visiteurs se retrouvent dans la salle dédiée aux peintures. Une rotation dynamique, tous les trois mois, des œuvres, permet d’exposer des peintures japonaises, chinoises coréennes et vietnamiennes. Ce mélange des différentes cultures d'Extrême-Orient, apporte une véritable réflexion sur l’imbrication entre ces quatre aires culturelles jusqu'alors insoupçonnées.

 

 

© Pierre Antoine

 

 

© Pierre Antoine

 

 

© Pierre Antoine

 

 

Quels sont les enjeux pour le musée Cernuschi de demain ?

 

Notre objectif pour le musée de demain, sera de trouver des jonctions entre collections modernes et contemporaines. Concernant l’histoire de la Chine, notamment, nous avons décidé de créer un parcours qui débute du néolithique et qui s’étend jusqu’au XXIème (cette réorganisation suppose des choix drastiques car notre ancien parcours s'arrêtait au XIIème siècle).

 

Par ailleurs pour que ces collections soient vivantes, nous souhaitions laisser des espaces libres, comme la salle des peintures, qui permettent d’accueillir des ateliers, événements futurs au sein du parcours. Cette rénovation de l’architecture intérieure du musée tend à relier tous ces aspects sans sacrifier différentes périodes de l’histoire.

 

 

© Pierre Antoine

 

 

© Pierre Antoine

 

 

Le musée Cernuschi, un des derniers lieux parisiens représentatifs du mouvement japonisme du XIXème siècle, est un merveilleux héritage des arts d'Extrême-Orient, un véritable lieu de rencontre entre les cultures occidentales et asiatiques.

 

 

 

Plus d'informations

 

Musée Cernuschi

7 Avenue Velasquez

75008 Paris

Site officiel

 

 

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